Libre circulation: Ce qu’on ne voit pas

Le principe de libre circulation des personnes fait l’objet de débats dépassant le cadre des milieux conservateurs. Dernièrement, le Parti Socialiste et les syndicats se sont emparés du sujet, car les questions liées à la criminalité induite par les flux migratoires ne sont qu’une partie de la problématique. Effectivement, ces derniers craignent la “sous-enchère salariale” due à l’immigration économique. Concrètement, ils accusent les entreprises d’engager des travailleurs venant de pays dans lesquels les coûts de la vie sont moindres. Ces employés sont enclins à fournir des prestations pour un salaire plus bas que celui exigé par un Suisse.

Tant la théorie économique que l’expérience nous montrent qu’ils ont parfaitement raison. Les patrons préfèrent embaucher de la main d’oeuvre moins chère, c’est un phénomène parfaitement naturel. Dès lors, il reste à déterminer si ce phénomène est souhaitable ou non. Pour le président du PS Tessinois, il est clair que non, ce dernier ayant demandé à son parti de forcer les cantons à légiférer en faveur de l’engagement de personnel local.

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Comme toujours, en économie politique, il y’a ce que l’on voit et ce qu’on ne voit pas. Dans la question qui nous préoccupe, les salaires, par le jeu de la concurrence (la fameuse “sous-enchère”), vont être tirés progressivement vers le bas à l’arrivée de travailleurs étrangers. Le phénomène est connu et constaté dans les cantons partageant une frontière avec un autre pays. Les entreprises se retrouvant avec des charges de personnel diminuées augmentent ainsi leurs marges pour autant qu’elles maintiennent le prix de vente de leurs services.

Les entreprises sont alors confrontées à un choix sur l’utilisation de ces nouvelles marges:
1. Verser de dividendes supplémentaires à leurs actionnaires
2. Augmenter des salaires, éventuellement ceux des cadres supérieurs
3. Constituer des réserves en vue d’investissements futurs
4. Baisser les tarifs des prestations pour se repositionner face à la concurrence

Quel que soit le choix ou la combinaison de choix que chacune réalisera, il arrivera forcément que dans chaque secteur concerné, au moins une société décide d’intégrer la baisse des tarifs. En cas d’existence d’un cartel, un des membres calculera tôt ou tard une meilleure rentabilité en se retirant de l’accord avec ses “concurrents” ou un nouvel acteur saisira l’opportunité de casser le marché à son propre profit.

Il découle de cette situation que, sur le long terme, les prix de vente de toutes les compagnies ayant bénéficié des services d’employés étrangers moins rémunérés diminueront. Cette déflation naturelle issue de la concurrence est tout à fait souhaitable et par effet domino, se propage à tous les secteurs d’activités. Les marges des clients des entreprises ayant baissé leur prix augmentent à leur tour et le même phénomène se reproduit cycliquement. L’effet final est un rééquilibrage du marché qui conduit à l’augmentation du pouvoir d’achat des populations environnantes, qu’elles soient étrangères ou Suisse.

Effectivement, même si la déflation diminue l’ensemble des revenus courants en faveur des prix de vente baissés, l’épargne accumulée gagne de la valeur, même pour des montants plus faibles. Les investissements sont réalisés plus facilement, ce qui conduira dès lors à une demande accrue de la production et naturellement à une diminution du chômage. A cet effet, s’ajoute une meilleure capacité des entreprises à exporter leurs services moins chers.

Il est très difficile de quantifier ces mécaniques du marché. Il est encore plus ardu de les observer dans le temps, car ces rééquilibrages se font sur plusieurs années, voire plusieurs décennies. De plus, d’autres facteurs, comme des modifications légales, la fiscalité, la situation économique globale peuvent influencer les choses dans un sens totalement contraire. C’est cette relative invisibilité du phénomène vertueux qui amène les acteurs politiques à dénoncer le problème visible de la “sous-enchère salariale”, fruit d’une mise en concurrence du marché de l’emploi.

Revenir en arrière sur la “libre circulation” ou appliquer des mesures protectionnistes comme la préférence cantonale à l’embauche revient au même que de fermer les frontières à l’import de produits extérieurs. De telles politiques maintiennent des prix élevés qui empêchent les plus petits épargnants d’utiliser leur argent pour leur projet et paralysent l’économie dans son ensemble.

L’analyse présentée ci-dessus démontre que les effets néfastes initiaux de la libre circulation à savoir une diminution des salaires avant la diminution des prix sont compensés à long terme par la déflation et l’augmentation du pouvoir d’achat général. Ce phénomène économique, bien que peu vendeur, mériterait vraiment d’être étudié en profondeur par les partis politiques et partenaires sociaux. Ils pourraient alors cesser de réfléchir en terme de revenu absolu et envisager de calculer les effets de leur proposition sur les revenus relatifs des travailleurs.

Cet article a été publié dans Economie, Politique générale.
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